Alarmisme

Laminitis poster

Arrêtez la fourbure. VOUS la causez!

Cette photo, ainsi qu’une liste de dix arguments, a été récemment postée sur le site d’un réseau social:

Fondamentalement l’activité méritoire d’un groupe qui a une approche généralement responsable, bien qu’occasionnellement mal avisée, de l’entretien des sabots. Comme ils l’affirment, le propriétaire est responsable du bien-être de son cheval – un concept encombré de méprises et de traditions.

Là où la démonstration ne tient pas, c’est sur l’affirmation générale et au moins six des points cités pour la souligner :

 « il n’existe PAS UN SEUL cheval parmi ceux que nous croisons qui n’ait jamais souffert ou ne souffre pas de fourbure chronique »

En soi, c’est une opinion très osée et très contestable. Je mets au défi quiconque d’identifier un cheval qui a pleinement guéri d’un accès de fourbure. Quand il y a peu ou pas de dégâts sur le chorion, le sabot va repousser conformément à sa structure naturelle. Mais de là à déclarer que tout cheval fait ou a fait une fourbure… désolé, mais ceci est soit pure hyperbole, soit alarmisme, et dans le meilleur des cas extrêmement peu professionnel.

Les dix points sont :

  1. La fourbure peut être tout autant chronique qu’aigue. Ce n’est pas parce votre cheval ne s’appuie pas dans la « posture de fourbure » qu’il n’est pas fourbu !
  2.  Nourrissez votre cheval à l’herbe quotidiennement et il montrera à coup sûr des signes d’épisodes chroniques d’inflammation.
  3.  La fourbure ne concerne pas que les pieds… elle affecte tout l’organisme et est dorénavant redéfinie comme un syndrome de réponse inflammatoire polysystémique.
  4.  Un cercle horizontal sur un sabot égale un accès inflammatoire de fourbure… Plus les cercles sont marqués et réguliers, plus l’affection de votre cheval est chronique.
  5.  Des gonflements autour des yeux et au fourreau, des capitons de graisse et des crêtes de fourbure sont des signes que votre cheval fait une fourbure chronique.
  6.  Si votre cheval a mal aux pieds sans fers, c’est qu’il fait des accès de fourbure chronique.
  7.  Si votre cheval a des gravillons dans les lignes blanches, c’est parce qu’elles sont rompues et affaiblies… votre cheval a fait des épisodes chroniques de fourbure.
  8.  Des lignes/taches rouges visibles dans la paroi/sole des sabots sont très rarement dues à des « contusions »… ce sont des signes d’accès chroniques de fourbure… inspectez les autres pieds, vous trouverez des rougeurs aux mêmes endroits !
  9.  Si votre cheval « a besoin » de fers parce qu’il « ne s’en sort pas » sans ça (les sabots ne s’usent jamais TROP quand ils sont nus), alors votre cheval est fourbu chronique.
  10.  Fourbures (et coliques) sont la PREMIERE cause de MORTALITE pour les chevaux dans le monde… parce que la plupart (OUI LA PLUPART) des chevaux domestiques souffrent d’épisodes chroniques durant leur vie!

On ne peut pas nier que l’accès à l’herbe peut déclencher une réponse de fourbure, mais en fait la situation est bien plus complexe que ça. C’est le mode de vie du cheval dans son ensemble qui doit être considéré. Puisqu’une grande majorité des chevaux passe l’hiver enfermée dans un box entre 16 et 22 heures par jour, avec un minimum d’exposition au monde extérieur, ou au mieux quelques heures dans un paddock -souvent avec un manque de foin-, c’est un choc énorme pour l’organisme quand ils sont sortis de nouveau au printemps et retrouvent soudainement l’herbe nouvelle, sucrée et fraîche. Quant aux chevaux qui passent plus de temps dehors tout au long de l’année, beaucoup sont astreints à une vie très sédentaire : l’excursion occasionnelle sur la carrière le samedi après-midi constitue souvent le point culminant de leur activité. Ajoutez à ceci l’espace souvent restreint dans lequel ils vivent (prés sous-dimensionnés) et, plus important encore, la mauvaise alimentation qui leur est presque toujours fournie – du grain et des céréales, et en quantités excessives-, alors nous parlons effectivement d’une fourbure qui attend seulement de se manifester.

A l’inverse, les 75 chevaux et + du troupeau d’EquiLibre, qui broutent sur les pentes herbeuses des Pyrénées pendant l ‘été et sur 80 hectares de prairie vallonnée dans l’Aude en hiver, ne font pas et n’ont jamais fait de fourbure. Ces chevaux sont exposés à l’herbe plus de 8500 heures par an -cela autorise un décompte de dix jours, pour le temps réel pendant lequel ils sont montés et ne peuvent pas manger ! Mais ils doivent aussi dépenser de l’énergie pour manger. Ils grimpent plus de 1000 mètres ; ils broutent une zone où les rochers, même s’ils ne sont pas nécessairement prédominants, réduisent la quantité d’herbe disponible.

« Un cheval se déplace pour manger, et mange pour se déplacer »

Cet adage est essentiel au bien-être du cheval. A la fois physiologiquement et psychologiquement. Même s’il peut sembler étrange de dire qu’un cheval est psychologiquement mis en danger s’il ne peut pas manger, c’est en fait le cas ; la raison pour laquelle un cheval développe des vices à l’écurie est principalement l’ennui résultant d’un contact inadéquat avec les autres chevaux et d’un manque de nourriture. (Par chance, une étude de l’Université de Nottingham Trent a fait l’objet d’un reportage dans la presse britanique aujourd’hui – elle met en lumière le fait que les chevaux s’en tirent mal quand ils vivent en box). Le cheval fait au bas mot 15 « repas » sur une période de 12 à 16 heures chaque jour.

Ma propre jument n’a pas le luxe de 2.000 ha dans les Pyrénées pour se déplacer, ni même les 80 ha de l’hiver. Cependant, elle est dehors 24 heures sur 24, jamais couverte, jamais nourrie avec autre chose qu’un complément de foin quand l’herbe dans le pré est presque inexistante ou si elle doit rester au paddock un moment parce que les prés sont trop mouillés ou -comme c’est le cas en ce moment- parce qu’ils ont été fertilisés. Et pire que tout (quelle horreur) l’herbe de son pré est probablement la plus inappropriée de toutes les herbes, à savoir du ray-grass. Et pourtant Fleur a des pieds solides, écrase les cailloux impunément – même si, à l’image du cordonnier qui est le plus mal chaussé, je dois avouer que ses sabots sont un peu « négligés » et ne sont inspectés que toutes les 12 à 15 semaines. Mais Fleur a la place de bouger dans son pré et, encore plus important, elle sort sur la route quatre à six fois par semaine pendant au moins une heure, et souvent plus longtemps. Ceci compense plus que convenablement les longs intervalles entre les entretiens, stimule la circulation dans les sabots (en éliminant les toxines – comprenez « les sucres ») et imite le déplacement quotidien du cheval naturel.

Je sais que Fleur n’est pas un « petit poney gras » mais plutôt un demi-sang arabe, cependant il y a une autre jument qui a plus ou moins le même régime qu’elle (la seule exception étant que la propriétaire considère la couveture comme une nécessité quand il pleut – mais là encore, si vous brossez votre cheval deux fois par jour, il ne restera plus de graisse protectrice sur le poil pour repousser l’eau!). Celle-ci est -potentiellement- un petit poney gras. Elevée et enfermée en écurie classique pendant ses six premières années, c’est une « mangeuse ». Mais avec une bonne gestion du pré et n’étant pas suralimentée l’hiver, elle aussi a des sabots sensationnels.

Revenons aux arguments et commentons les affirmations :

La fourbure peut être tout autant chronique qu’aigüe. Ce n’est pas parce votre cheval ne s’appuie pas dans la « posture de fourbure » qu’il n’est pas fourbu ! 

Heu, ouiiiiii ! La fourbure peut prendre des formes aigues ou chroniques – et des accès récurrents de fourbure aigue finiront souvent par être considérés comme chroniques. Je ne suis pas sûr de comprendre l’intérêt de vous référer à la « posture de fourbure » : se pourraît-il que vous confondiez « aigü » et « sévère » ?

Nourrissez votre cheval à l’herbe quotidiennement et il montrera à coup sûr des signes d’épisodes chroniques d’inflammation. 

Heu, non. Voyez au-dessus.

La fourbure ne concerne pas que les pieds… elle affecte tout l’organisme et est dorénavant redéfinie comme un syndrome de réponse inflammatoire polysystémique. 

Oui et non. Fourbure = pieds et rien d’autre. Cependant, ce qui cause une fourbure peut certainement avoir un effet sur d’autres organes dans le corps, c’est pourquoi la fourbure elle-même n’est pas décrite comme un syndrome de réponse inflammatoire polysystémique, mais comme l’un des symptômes de la liste. Et bien sûr un cheval fourbu va faire face à des phénomènes compensatoires pour soulager la gène et la douleur -ce qui a une répercussion sur l’ensemble de la structure musculosquelettique.

Un cercle horizontal sur un sabot égale un accès inflammatoire de fourbure… Plus les cercles sont marqués et réguliers, plus l’affection de votre cheval est chronique. 

Non, pas vraiment. Beaucoup de chevaux fourbus ne présentent même pas de cercles -la plupart du temps, c’est une déformation localisée de la paroi qui se développe souvent à mi-sabot et qui est généralement plus marquée en pince. Les cercles se forment à partir du chorion, le centre de croissance du sabot. Ils sont souvent provoqués par des changements climatiques, alimentaires, médicamenteux et même géographiques. Fréquemment le cercle produira un amincissement dans la corne, mais dessous la ligne blanche reste de largeur à peu près constante. Cependant, je suis d’accord que des cercles régulièrement juxtaposés devraient être pris au sérieux- quelque chose quelque part ne va pas bien.

Des gonflements autour des yeux et au fourreau, des capitons de graisse et des crêtes de fourbure sont des signes que votre cheval fait une fourbure chronique. 

Non. Ces signes indiquent que votre cheval pourrait développer une fourbure, pas qu’il est fourbu. Et qu’appelez-vous au juste une « crête de fourbure » – voulez-vous parler de SME, voire de DPIH ?

Si votre cheval a mal aux pieds sans fers, c’est qu’il fait des accès de fourbure chronique.

Non, si votre cheval a mal aux pieds sans fers, c’est peut-être simplement que ses coussinets digités se sont atrophiés. Ce qui n’est pas rare dans nos contrées septentrionales au terrain mou. Promenez votre cheval sur l’asphalte et ça s’améliorera progressivement. Un autre problème réside dans les attentes du propriétaire : quand un cheval a-t-il « mal aux pieds » et quand est-il juste sensible et attentif au sol ? Beaucoup de propriétaires décrivent leur cheval comme boiteux alors qu’en fait il apprend à ressentir.

Si votre cheval a des gravillons dans les lignes blanches, c’est parce qu’elles sont rompues et affaiblies… votre cheval a fait des épisodes chroniques de fourbure. 

Possible. Mais c’est peut-être aussi parce que la paroi dépasse du niveau de la sole, s’écartant sous la pression et rompant la partie la plus faible de la ligne blanche. Ou simplement que le cheval est passé sur plein de petits cailloux. Le problème apparaît quand les gravillons commencent à pénétrer en profondeur, et si Fusobacterium necrophorum entre en scène, il sera à la fête .

Des lignes/taches rouges visibles dans la paroi/sole des sabots sont très rarement dues à des « contusions »… ce sont des signes d’accès chroniques de fourbure… inspectez les autres pieds, vous trouverez des rougeurs aux mêmes endroits ! 

Oh ? Les taches rouges sont des hématomes. Des bleus. La fourbure provoque rarement de saignement (le vocable anglais le dit bien : « laminitis » – laminae : couche, itis : gonflement). Oui, vous trouverez vraisemblablement des taches aux mêmes endroits sur les autres sabots, particulièrement quand elles sont causées par la traversée de terrain grossier. Quand du rouge apparaît dans une ligne blanche étirée, cette fois l’origine sera un problème de fourbure – souvent les lamelles, désormais desserrées dans la partie basse du pied, se déchirant sous la contrainte de la paroi.

Si votre cheval « a besoin » de fers parce qu’il « ne s’en sort pas » sans ça (les sabots ne s’usent jamais TROP quand ils sont nus), alors votre cheval est fourbu chronique.

Une généralité à l’emporte-pièce sans la moindre base scientifique. Les chevaux qui ne s’en sortent pas sans fers n’ont en général pas eu l’occasion de faire leurs preuves parce que les propriétaires espèrent une réussite immédiate et/ou s’attendent à ce que leur cheval ne ressente pas le sol, exactement comme quand il était ferré. Même le meilleur cheval pieds-nus doit « ressentir » ce qu’il y a sous ses pieds et réagir en conséquence. C’est ce qui sauve ses articulations et ses tendons – et fondamentalement sa vie. Et des sabots nus peuvent s’user trop -mais jamais au point qu’un cheval ne puisse pas marcher.

Fourbures (et coliques) sont la PREMIERE cause de MORTALITE pour les chevaux dans le monde… parce que la plupart (OUI LA PLUPART) des chevaux domestiques souffrent d’épisodes chroniques durant leur vie ! 

Une déclaration discutable – une fourbure sévère entraine certainement la mort de la plupart des malades mais ce qui tue le plus de chevaux est probablement d’être « interrompus » bien trop jeunes et d’être ferrés (à beaucoup on ne laisse même pas une chance d’être fourbus). Mais je concéderai que 70 à 80% de tous les chevaux domestiques feront une fourbure chronique (pas nécessairement une bonne grosse fourbure aigue) mais que c’est souvent le résultat d’une mauvaise pratique de ferrage -90% des maréchaux-ferrants n’ayant pas la moindre idée de la mécanique du sabot, et encore moins de celle du cheval.

Point intéressant : deux jours après que cette affiche et ses 10 arguments aient été publiés, The Laminitis Site, une association bénévole très respectée, a publié les photos d’un poney qui a guéri d’une fourbure sévère – en faisant quoi ? En mangeant de l’herbe !

 

Un grand merci au Dr. N. Milhas pour sa traduction et pour ses vérifications des termes médicales.

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